Lleida – L’ascendance des logiques « bottom-up » sur les approches descendantes ?
Par MANKA Stéphane


L’empowerment, le pouvoir d’agir des citoyens/ habitants, la participation, la démocratie locale: autant de concepts et de notions visant à donner aux personnes des cadres et des outils pour se mobiliser, trouver ensemble des solutions à leurs problématiques , créer des projets d’intérêts collectifs, s’organiser et plus simplement vivre en société. Si cette capacité de s’associer existe en France depuis plus d’un siècle, de nombreux autres textes, dont notamment la loi dite de démocratie de proximité de 2005, sont venus enriclùr et augmenter les possibilités d’action du citoyen sur son environnement. Là où la démarche de doter les habitants d’espaces d’expression, il peut encore apparaître une certaine limite à ce que ces sphères deviennent des « lieux » de décision ou ne serait-ce que de concertation, de partage et de co-construction.

En effet, si l’ambition initiale des dispositifs était de porter la voix des individus ainsi que de les impliquer dans la prise de décision, force est de constater que ceux-ci apparaissent  parfois comme des moyens d’encadrement, de contrôle citoyenne et/ ou d’instrumentalisation de la parole citoyenne. Parole dont le besoin d’espace (au sens de « vide ») est primordial pour se construire, se diffuser et faire résonner son écho.

Ce qui «frappe » en Catalogne et plus particulièrement à Lleida (territoire concentrant de nombreuses associations de la Province), c’est le champ des possibles qui a été et qui est laissé aux Léridans pour  bâtir eux-mêmes leurs réponses au quotidien ; démarches dont l’origine provient en partie de l’histoire locale des dernières décennies. La résistance de la Catalogne lors de la Guerre Civile et sous le régime franquiste ont impacté le contexte local d’effets néfastes tels destruction de symboles de la culture catalane (la langue, les jeux, etc.) ou l’impossibilité, au sens coercitif, de se réunir à plus de 4 personnes dans la rue. Le parcours de vie des personnes apparaît tellement marqué par cette époque que le changement de régime politique à partir de 1975 et surtout la naissance des dispositions légales pour la création d’associations en 1978 représentent (avec «mes yeux» d’observateur extérieur) un vecteur de résilience pour de nombreux Catalans. Les inhibitions et les freins disparus, le nouveau paradigme a fourni un terrain propice pour l’engagement et l’investissement collectif dans le développement social local. En ce sens, de nombreuses initiatives ont germé, grandi et ont actuellement (encore) une place prépondérante dans la vie Léridane.

Les associations, Centres Civiques rencontrées à Ueida sont dépourvus en majeure partie de salariés et se constituent essentiellement (voire intégralement) de volontaires/bénévoles. Ces derniers, face aux difficultés socio-économiques existants au sein des « barrios », se sont regroupés aiin de proposer, par le biais d’accueil et d’activités, une alternative nécessaire en rapport au manque de réponse des pouvoirs publics. L’absence de prise en charge de certains besoins en termes de loisirs, d’accompagnement social et d’écoute a « poussé » de nombreuses personnes à se regrouper en association et à agir en direction de leur communauté.

Ainsi, le territoire est (complétement ?) parsemé d’initiatives citoyennes qui sont apparus dans un contexte d’insatisfaction d’un ou plusieurs besoins élémentaires. Sans matériel, parfois sans locaux mais avec l’envie d’améliorer les conditions de vie de chacun, les personnes ont progressivement développé des associations dont l’ampleur actuelle est à la hauteur de l’implacable engagement des volontaires. Les structures observées se sont toutes formées sur une logique ascendante partant d’une ambition populaire et parfois malgré le peu de ressources financières à disposition. Ce modèle d’action participative se retrouve même dans l’architecture tout en verticalité du centre civique géré par l’association ORVEPARD où convivialité et vivre ensemble imprègnent les lieux . Le « vide originel » au sein des lieux de vie a offert l’opportunité aux habitants d’être des acteurs de développement social au même titre que n’importe quelle entité publique. Récupération d’un cinéma pour le transformer en espace de création artistique à destination des habitants, construction à tous niveaux (des murs aux projets) de centres civiques par les habitants ou mise en réseau des associations de voisins sont quelques-uns des exemples de mouvements conduits par, avec et pour les habitants.

Aujourd’hui, chaque organisation détient désormais une expertise de terrain reconnue ainsi qu’une base pour perdurer ; base qui comprend la participation continue de bénévoles, des locaux adaptés et identifiés, un système de fédération établie ainsi qu’une reconnaissance et/ ou une harmonisation avec le pouvoir local (la Ville, le Département, la Province).

En effet, la force des actions et leur rayonnement ont encouragé la municipalité à (re)prendre en charge certaines des activités dont le succès a mis en avant leur intérêt général ; bénéfice collectif dont la ville souhaite peut-être ne pas concéder trop de« parts » au milieu associatif? En lien avec les observations, ilsemble plutôt que cela représente un moyen de pérenniser des projets vitaux à l’échelle locale (par exemple un équipement au sein du Centre Civique tel une bibliothèque ou une mise à disposition à de locaux). Les pouvoirs publics donnent davantage l’impression de vouloir aménager des conditions pour que les démarches citoyennes  perdurent plutôt que d’être dans le contrôle de service fourni.

En ce sens, les schémas « bottom-up » et « top-down » ne s’opposent pas (ou plutôt n’en  donnent  pas l’impression ; une observation  plus  approfondie  permettrait  de tirer ce type de conclusion) à Lleida . La première logique a vu le jour par nécessité et a été rendu possible par les nouvelles dispositions accordées par la Constitution à la fin des années 70. La seconde a reconnu le travail, la vitalité des différentes initiatives émergeant et dynamisant les quartiers. Par exemple, le Conseil Municipal de Lleida accorde du temps et du budget aux associations en leur permettant notamment de venir, en son sein, afin de présenter des projets. Les habitants organisés représentent donc un pouvoir politique important et considéré par les autorités élus. Néanmoins, au regard des visites et des multiples échanges, de nombreuses interrogations restent en suspens : Sont-ils dans une situation pré-labélisation de l’éducation populaire et de l’animation socio-culturelle avant un encadrement plus strict et une ambition de professionnalisation ? Dans quelle phase entreront les associations Leridanes suite à cette génération (constituée désormais de personnes retraitées) au parcours particulier? Dans quelle mesure arrivera-t-elle à se renouveler afin que ces logiques ascendantes puissent perdurer?

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